La pression sociale peut vous pousser à massacrer un animal
C’est ce qui est arrivé à George Orwell, l’auteur de 1984, lorsqu’il était jeune officier de la police coloniale britannique en Birmanie (l’actuel Myanmar). Cela s’est passé en 1926, il avait alors 23 ans. Un jour, il est appelé pour neutraliser un éléphant hors de contrôle qui est devenu très agressif, allant jusqu’à tuer une personne. Ce genre de comportement peut arriver lorsque les éléphants mâles sont en période de musth.
Équipé de son fusil, le jeune officier retrouve l’éléphant dans un champ de rizières et, à ce moment-là, l’animal est calme. Orwell n’a aucune envie de le tuer. Il pense que sa période de musth est en train de se terminer car l’éléphant montre des signes d’apaisement. Seulement, Orwell a été suivi par un très grand nombre de Birmans qui attendent tous, en spectateurs, qu’il tire.
Orwell hésite. Son rapport avec les Birmans est très mauvais. En tant que représentant du pouvoir colonial, il est détesté, il sait que la foule l’observe, le juge. Au fond de lui, il comprend leur haine, mais en tant que « Blanc » représentant de l’Empire britannique, il se sent obligé de ne pas paraître faible, de montrer de l’autorité et surtout, il ne veut pas qu’on se moque de lui. Partir sans tuer l’éléphant, c’est perdre la face.
Orwell charge son fusil et s’allonge sur la route pour mieux viser. L’émotion monte dans la foule. L’animal est désormais dans sa ligne de mire. Le jeune officier tire et le touche. L’éléphant tombe mollement, mais il n’est pas encore mort, de la bave coule de sa bouche. Un deuxième coup de fusil, puis un troisième finissent par l’achever. Orwell a pu sauver sa face, il n’est pas passé pour un faible.
Quand j’ai lu cette histoire dans la nouvelle autobiographique d’Orwell, intitulée Shooting an Elephant (traduite en français par Comment j’ai tué un éléphant), je me suis dit c’est fou jusqu’où on peut aller sous la pression sociale. Il y a matière à une vraie réflexion sur notre libre arbitre. Orwell s'est senti prisonnier de son statut incapable d’agir selon sa propre volonté. Dès que notre réputation ou notre image aux yeux des autres est en jeu, il est souvent difficile d’agir selon ce que l’on pense vraiment, on veut éviter de paraître lâche, faible ou ridicule. On agit en fonction de ce que les autres pensent. Cet éléphant est mort il y a un siècle, mais le mécanisme psychologique qui a causé sa mort est toujours bien vivant aujourd’hui.

Merci pour votre lecture.